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quelque chose se dit...
Création

INVITES
(Ces textes ne sont pas de moi mais soit d'auteurs publiés dans Le Dahu, quelque chose se dit...,
soit d'indépendants qui m'en ont cédé les droits d'auteur.)

 

Chemins de Norvège

Je marche dans une grande plaine herbeuse. Je marche depuis longtemps, mes solides chaussures de cuir fauchent les herbes dorées, mon sac lourd sur les épaules. Il n'y a pas de chemin. Je marche tout droit, vers le Nord-Ouest. Je regarde dans le lointain l'espace désertique qui s'étend, immense, un peu vallonné, inondé d'un soleil brûlant. Je marche dans le lointain. je marche, ombre minuscule qui s'avance lentement, indéfiniment dans l'infinité.

L'air que je respire.
Le vent dans mes cheveux.
Le vent sur la montagne.
Je vis.
Pom, pom...
Elle respire.
Je sens le battement de son cœur.
Encore.
Et encore.
Rien n'annonce le suivant mais il arrive.
Pom, pom...
Pom, pom...
J'ai peur à chaque silence.
Pom, pom...
Sa poitrine se soulève.
J'entends son souffle.
Elle est chaude.
Elle dort.
Elle vie.
Pom, pom...

Ne vous dérangez pas,
Nous sommes des nomades.
Si nous avons construit ici notre cabane,
Cette terre ne nous appartient pas.
Nous sommes là pour une instant,
Celui d'une nuit, celui d'une vie, celui d'un an.
Ne vous dérangez pas.
Ne vous dérangez pas,
Nous suivons les Rennes.
N'ayez pas temps de peine,
C'est si beau ici-bas.
Nous suivons les Rennes,
Ils sont libres comme le vent.
Ne vous dérangez pas,
Cette terre ne nous appartient pas.

Petit gland des bois.

Smor

J'ai un petit morceau de beurre,
Un petit morceau rond,
Il ressemble à la lune en fleur
Dans le chocolat qui fond.

J'ai un petit morceau de beurre
Un petit morceau chaud
Qui a l'odeur du bonheur
Mélangé dans l'cacao.

J'ai un petit morceau de beurre,
Un petit morceau d'joie.
Il descend dans mon estomac
Et au passage m'réchauffe le coeur.

Nous avons marché toute la journée,
Nous sommes très fatigués,
Alors, le soir, nous sommes heureux de nous reposer.

Nous manquons de pain,
Nous avons très faim
Alors, le soir, nous sommes heureux de manger.

Nous avons escaladé les rochers,
Sans savoir si nous n'allions pas nous tuer,
Alors le soir, nous sommes heureux de vivre.

Petit gland des bois.

 

Tout ce qui m’empêche ...

Les cris de révolte
M’empêchent d’être entendre le doux chant des oiseaux
Accompagné de la mélodie du vent.

Les nuages de poussière soulevés par une pollution devenue normale
M’empêchent de voir les doux rayons du Soleil
Qui formaient jadis le plus beau des arc-en-ciel.

Les gaz que dégagent tous ces monstres de fer
M’empêchent de sentier le doux parfum des fleurs
Que la rosée matinale nous apportait.

Les étendues de béton et de goudron
M’empêchent de toucher la terre
Qui carressait les pieds de nos ancêtres.

Et le brouhaha des moteurs, des usines, des machines et des gens qui courent à la poursuite du temps qui file et ne s’arrête jamais
M’empêche de vous parler de tous ces problèmes que tout le monde voit mais continue à ignorer.

Bruchet E.

Car je dois vivre

Cette envie de pleurer,
Cette envie de crier,
Cette envie de révolte,
Tout ce que je sais,
Tout ce que je suis,
M’empêche de vivre,
M’empêche de respirer ;
Parce que vous m’humiliez,
Parce que vous m’engueulez,
Parce que vous m’étouffez,
Je ne peux plus vivre.
Cette envie de mourir,
Grandissante chaque jour,
M’empêche de vivre.
Mais parce que j’ai cessé de pleurer,
Parce que j’ai mal de crier,
Parce que je ne peux me révolter,
Parce que je sais que l’on ne sais jamais,
Parce que je suis tout et rien,
Parce que je survie à l’humiliation,
Parce que j’entends d’autres cris,
Parce que la mort m’étouffe,
Je ne peux pas mourir,
Car je dois vivre.

Bruchet E.

Tentative de suicide.
(Poème sur le modèle de « Paris at night » de J. Prévert)

3 allumettes une à une allumées dans la nuit.
La première pour te regarder.
La seconde pour te réchauffer.
La troisième pour te ramener à la vie.
Et l’obscurité toute entière pour lier notre amitié
En te disant de ne plus rien regretter.

Bruchet E.

 

Jour de pluie

Ils restent vaillants sous l’ouragan
L’héraldique a fui leurs écus de nylon comme l’image fuit l’écran
Heaumes de feutre et cottes de mailles K-Way
Hauberts de laine, stylos de métal trempés
L’héroïque a fui son écrin de poussière pour se réfugier sous leurs manteaux crottés
Piétaille démocratique qui depuis longtemps abdique toute majesté
Ils ploient mais le triste suzerain de leur quotidien
Leur enjoint de ne pas fuir sous les toits
Le sable de cette plage est ardent comme un brasier
Le sable de l’arène attend un baiser
N’attends pas, femme, ton époux ne reviendra pas
C’est l’aréne que pour toujours il étreindra
N’attends pas, femme, ton époux ne reviendra pas
Il l’embrassera sous l’œil moqueur des empereurs et des rois
Les enfants ne viendront jamais plus
Sur les plages qui attendent un vaincu
Laissez-les embrasser encore leurs mères
Les vaincus ont mordu la poussière
Laissez-les donc pleurer leurs mères
Les enfants ont mordu la poussière
Les empereurs, les rois déçus par cette lutte trop brève
Détournent la tête et portent la coupe à leurs lèvres
Ave Cæsar , morituri te salutant
C’est le sable de l’arène qui boit notre sang
Ave Cæsar , morituri te salutant
Le sable de l’arène a reçu le baiser des mourants

Laurent BONDET

Le parc

le terrain été claire et bien tracé
l’air était plus léger qu’à l’accoutumée
des fillettes échangeaient les gestes cabalistiques et obscurs des enfants
les contes rituels qui dans la vie vont en se désagrégeant
ce petit monde s’égrainait en un joyeux troupeau
chacune cherchant la peur du loup loin de l’enclos

parmi elles était un pâle jeune homme
gauche dans la gaîté, maladroit dans leur magie d’automne
éclaboussé d’occultes secrets et de chansonnettes oubliées
l’homme faisait l’effet d’un novice chez les sorciers

il écoutait et comprenait les rondes à nouveau
il battit des mains et une lettre tomba dans le caniveau
emporté dans le tourbillon infernal des jeux
l’homme n’aurait plus su déchiffrer sa lettre qui disait « adieu »

Laurent BONDET

La promenade des garçons et des filles de mon âge

la foi et la foi juvéniles s’étaient tournées vers les amulettes
les lunettes noires et les fringues sacrées
glorifiant le vêtement pour la grand’messe de la promenade
ou chaque pas soigneusement chorégraphié annoncé un vain et
pompeux défilé sur le macadam déjà marqué d’innombrables
et fugitives empreintes candidement dédiées à la postérité
« ah, les jeunes et leurs virées ! »
dans les éternels circuits des ruelles revisitées dans des parures
toujours renouvelées
pour conquérir les oeillades sur leur podium pavé
mais les spectateurs hagards, eux, faisaient l’aumône
alors la parade mourrait, les semelles battaient le bitume
jusqu'à faire crisser un tesson d’amertume
et les spectateurs surmenés, eux, allaient gagner leur vie

Laurent BONDET

PAROLES ET CHOSES:
UNE NOUVELLE CARTOGRAPHIE.

Parler de Kenneth White pendant une journée de soleil à Dijon, c’est facile. Mais il faut attendre les journées de brouillard. C’est là que la poèsie de White peut aider à se debrouiller dans la carte culturelle contemporaine, une carte qui joue souvent à mêler les cartes pour se légitimer -tentative désespérée - chez celui qui n’a pas l’abitude de regarder loin.
Kenneth White depuis longtemps travaille à élargir le terrain d’une pensée operative qu’il appelle “géopoétique”. Une poétique qui, pour se débaresser des bavardages et pour aller droit aux choses fondamentales, cherche à être en rapport constant avec la terre. Le “champ du grand travail” de White est en définition continuelle, c’est une vie vécue sous le signe du nomadisme intellectuel : pas le nomadisme à la mode (désormais seulement intellectuel), mais le nomadisme qui est nécessairement lié à l’expérience concrète du voyage, à la recherche d’un espace mental nouveau, enfin dégagé des mythes, des réligions, des idéologies.
Cette recherche a besoin d’un langage adéquat, un langage qui ne peut pas s’appuyer à la poétique “engagée” et, au même temps, “floue” de la métaphore. En commentant le discours que Pablo Neruda a prononcé en 1953 au Congrès continental de la culture à Santiago du Chili, White a écrit : «Le Poète est trop présent, sa rhétorique trop lourde. La côte n’a pas besoin qu’on lui mette des paroles “dans la bouche” (la métaphore même est répugnante). Pourtant, il existe, dans ce contexte, un besoin de dire quelque chose - mais quoi ? - et comment ?. En tout cas, quelque chose qui n’évoque pas une estrade, un mégaphone métaphorique, un discours “culturel”... »
La métaphore cache toujours une idéologie. C’est pour cela que White - qui se dit fondamentalement anarchiste - a trouvé dans l’esthétique orientale, qui est très sévère, une pierre de touche bien forte. L’esprit du haïku, avec sa puissance discrète et subversive, est le lieu où la poésie contemporaine peut aller chercher le sang du style et des idées. Une route contraire, bien sûre, à la “poétique des ima-ges”, qui selon White ne va pas très loin.
Mais la critique - si on peut parler de critique - touche seulement indirectement une certaine philosophie contemporaine d’école françai-se. La matrice philosophique de White est Nietzsche (ou bien son dépassement, grace à ce qu’il appelle le “surnihilisme”) ; mais philosophie est aussi celle du dernier Rimbaud, qui brûle dans le désert une culture é-touffante, celle du moralisme christianisant.
Nietzsche, Whitman, Thoureau, Rilke, le Hwa Yen Sutra... mais avant tout l’océan, le retour aux choses, et aux côtes : «Depuis des années, si je passe par les cités, je fréquente surtout les côtes... À la fois limite et ouverture, aire de résistance et de dissipation, ligne définissante et invitation au vide, la côte est sans doute le lieu par excellence d’une poétique de l’énergie, d’une cosmographie en action, d’une méditation mouvante.»
Kenneth White ne peut pas être situé dans la carte de la culture officielle, car il est lui-même en train d’élaborer une nouvelle carte avec des nouveaux paramètres. Son “gai savoir” est sûrement marqué par une richesse encyclopédique, mais le poète-cosmographe doit aussi savoir partir de zéro : par exemple il doit lire le granit et se plonger dans la géologie pour apprendre une grammaire nouvelle ; la logique alternative à celle de l’Occident cartesien est écrite dans les lignes de la Baie de Lannion, en Bretagne, dans les mouvements des vagues, dans les dessins de la côte ; le style, on peut le ramasser sur des rochers à marée basse, ou à côté d’un glacier qui travaille les paysages et qui polit les pierres...
Si chaque page de White est donc en dialogue actif avec la pansée moderne, sa poésie finit par se détacher du moderne, et va plus loin. En effet, l’esprit poétique doit avoir la force de s’affranchir de l’histoire, de la chronique, et doit regagner sa dimension politique dans l’a-topie, dans les espaces vides ; par exemple ceux du chaman : un cosmos stratifié et complexe où l’on peut voyager, et revenir pour montrer aux “hommes de la ville” la fraîcheur immanente des choses.
Quelqu’un a dit que la force du haïku est de «quitter le banal en se servent du banal.» White ajoute : «Il me semble évident qu’aucun des imagistes n’a atteint la densité de tels textes, densité technique et épistémologique à la fois.»


Nous attendons. Kenneth White, peut-être, se rendra à Dijon.

Matteo Meschiari
Studio Italiano di Geopoetica

 

PROINSIAS.

Certes un homme de parole
Dote d’une parole d’homme

Un homme de foi
Mais avec un langue de bois

Promettant mais arrangeant
Selon l’air du temps
 

E. B.



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