quelque chose se dit...
CREDO
Leprechaun est vivant.
Irlande, très catholique république laïque d'Eire, mais avant tout île d'émeraude où le royaume du roi Lir infiltre chaque anfractuosité de l'être.
C'est hors de la civilisation moderne que l'on peut marcher une journée entière, sans voir une voiture, entre les montagnes et les moutons. Dans une nature violée par une seule route de campagne déserte, et entretenue par une tradition pastorale qui imprègne chaque cœur, dans une nature maîtrisant le monde à perte de vue, on se sent 'être de nature', animal vulnérable à un orage qui m'épargne pourtant, à la faim qui me tenaille et que seule la nature végétale rassasie, à la nuit qui par bonheur est clémente. Que les moutons doivent être heureux. Pas de responsabilité, la nourriture à portée de sabot, sans soucis de s'individualiser; interchangeables et dans l'ignorance salvatrice de la morte qui se limite à "plus d'herbe" ["No more" pour ce que je fus, et "more" pour les autres. Mort].
Mais il est inutile d'aller en Irlande, pour faire ce constat, quand ma concierge, dans la solitude de sa loge, fait la même observation sur son chat: quel bonheur qu'une vie sans passion, sans désir au delà du besoin.
[Puis] vînt l'Instant, le saut qualitatif irrationnel, illumination intellectuelle et sensuelle. D'un seul mouvement de conscience j'englobe le monde, tout l'être se révèle à moi ou plutôt au monde que je suis. Loin de cette comparaison purement intellectuelle d'avec un insectoîde, je m'étends, je m'explose dans la nature que j'inspecte d'un coup, que j'emplis instantanément, qui me saisit dans les détails les plus profonds de ma constitution corps-esprit.
Que le vulgaire se rassure, si ma description est insatisfaisante c'est que cette expérience n'est pas épuisable en trois lignes de texte. Quand au spécialiste, "parce qu'il faut bien mettre des étiquettes," il rencontrera une tentative de décrire une extase mystique, une rencontre-fusion avec Déesse: mais cette interprétation est une surinterprétation, à laquelle je me serais volontiers rallié si ma culture avait été mythologique (chrétienne ou bouddhiste par exemple). En fait c'est plutôt une sous-interprétation, réifiant cette expérience d'être à une banale rencontre privilégiée avec une banale déesse aux voies impénétrables, la ramenant à une terne expérience mystique qui au mieux laisse une ennuyeuse permanence de l'amour froid d'une déesse gorgonale. Comme si ensuite il ma fallait subir une "fuite" d'être dans une irrassasiable reconnaissance envers un fantôme transcendant, dans ce regret de ce que la vie "en vrai" est si insipide, par remords de n'avoir pas rejoint la 'lumière'... par une mélancolie de vivre.
La richesse de cette expérience est tellement autre qu'elle ne peut être --pour qui réfléchit vraiment plutôt que de rentrer dans sa case, dans son trou proprement étiqueté-- qu'elle ne peut être source d'autre chose que de vie active, de désir de vivre pleinement l'instant comme la durée, car l'Instant est l'expérience de l'Eternité [non religieuse, mais cela Kierkegaard ne le savait pas]
esem.