quelque chose se dit...
the owl and the coyote, the trickster and the sage
Aimez-vous Brahms? Non, pardon:
Aimez-vous HEIDEGGER?
(Cf., Réponse - Reply)

Avant de vous prononcer, lisez-le donc un peu, prenez le à la lettre. Et si ce n'est dans ses livres [d'autres l'on fait, ont lu sa conférence sur l'humanisme, ont critiqué la vacuité de son langage poétique, ...] que ce soit dans ses correspondances avec Jasper ou Blochmann (éd. Gallimard, bibliothèque de Philosophie, 1996):
(à Bl. 30/03/33) «Ce qu'il adviendra des universités, nul ne le sait -- en tout cas parmi ceux qui sont réellement concernés. A la différence des mandarins, qui qualifiaient [...] le travail accompli par Hitler de "ramassis d'indécrottables stupidités" et tremblent à présent pour leurs appointements, ceux qui savent voir doivent se dire qu'il n'y a plus grand-chose qui puisse encore être corrompu.[...] Ce qui contraint à la méditation --même si cela ne va pas sans quelques faux pas-- ne peut-être reçu que comme une bénédiction.»
(à Bl., 05/09/33, Heidegger est alors recteur, et veut rénover l'Université, puisque le climat politique s'y prête à merveille) «J'ai reçu hier une proposition de nomination à Berlin -- "liée à une mission politique."»
(à Bl., 19/09/33) «[...U]ne chaire de professeur [se] trouve vacante [à Munich].Cela présentera l'avantage d'un plus grand rayonnement [...]. La possibilité, notamment, d'approcher Hitler, etc.;[...].»
(de Bl., 10/03/34, alors en exil à Oxford du fait des loi du IIIè Reich) «[...] et vu que leur propre peuple ignore tout de l'idéal de pureté raciale [en marge: ils n'y comprennent strictement rien], fier qu'il est, au contraire, de la puissance d'assimilation de sa nation [...].»
Propos de Heidegger rapportés par Jasper (note sur la lettre à Jasper du 23/06/30): «il y a pourtant une dangereuse alliance internationale des Juifs.» [Jasper «Comment un homme aussi inculte que Hitler peut-il gouverner l'Allemagne?»] «La culture est sans importance du tout.»
Il faudra attendre la fin de la guerre pour qu'Heidegger prétende avoir eu "honte" (lettre à Jasper du 07/03/50, pour expliquer que ce n'est parce que la femme de Jasper était juive qu'il ne s'est plus rendu chez eux dès 1933) et avoir été comme un "enfant qui rêve" (à Jasper, 08/04/50).
Ces citation sont déjà longues, mais indispensables. Lire les écrits de Heidegger durant cette période, puis ses repentances "sincères", ne suffit pas à dire: "il est coupable" ou bien "il a été berné".
Comment tenir comme "un grand philosophe" un homme qui a adhéré jusqu'au bout au parti N.-S. (Nazi), qui était antisémite, qui avait un poste prestigieux et était influait sur l'idéologie pédagogique du IIIè Reich ? Comment accepter qu'une philosophie puisse être valable, si elle ne peut éclairer la raison même de son créateur, si elle cautionne ses crimes actifs comme passifs? Tandis qu'à côté des hommes moins cultivés se sont révoltés, ont résisté, et que des intellectuelles des universités se sont expatriés (en France, des philosophes, mais aussi des mathématiciens, etc. se sont déplacés vers le Sud pour continuer à enseigner, en Allemagne des intellectuels sont partis avant d'être chassés, mais aussi sans être menacés -- même indirectement).
A propos de son "rêve d'enfant" il dit qu'il savait qu'ils n'auraient pas la victoire. Mais nous savons que si son rêve s'était réalisé --une Université Helléniste et racialement purifiée, une Université vraiment Européenne ...-- alors il serait resté un chantre du pouvoir, un chancre pour l'humanisme et du chanvre pour la pensée philosophique.
Le philosophe n'est pas un esprit qui spécule indépendamment du régime politique sous lequel il vit, quelque soit le mouvement de pensée dominant. La responsabilité du philosophe est double: celle du citoyen qui n'est pleinement citoyen que lorsqu'il reconnaît sa responsabilité comme l'un des fondements du Contrat social démocratique, donc lorsqu'il commence à réfléchir un tant soi peu sur sa relation avec l'autre; celle de l'ami de la sagesse, de l'amant de la raison, qui recherche (même Kant le reconnaît, et c'est là qu'est son seul eudémonisme) les conditions de possibilités du bonheur et de la vérité; mais aussi les contenus préférables de l'existence. Parce que le philosophe vie avec les autres, comme tout les autres, il ne peut échapper à l'engagement politique (la passivité étant une complicité active avec la force et le nombre): instaurer les conditions de possibilités du bonheur et de la vérité (enseignement, démocratie, législation, sciences, arts, etc.). La philosophie comme instauration de la vérité et du bonheur est toujours politique.
Ce n'est qu'à cette condition que le philosophe peut prétendre interroger tous les savoirs et toutes les actions humaines, qu'il peut y avoir une philosophie des sciences, de l'art, de l'imaginaire, voire du droit, une philosophie politique et "morale", ... autrement il n'est pas un philosophe mais un métaphysicien, ou un logicien, qui a un discours vide sur des sujets existentiellement creux: il ne lui reste donc plus que les études formelles sur le langage, sur l'Etre, sur le Néant.
le hibou.
Au final, les sectateurs de Heidegger plaideront son a-politisme car "[avant 33], Heidegger n'était pas un antisémite" (Juif Fraenkel, cité par Jasper, 1945): autrement dit, être antisémite en 1933 ce n'est pas être nazi [même avec la carte du parti N.-S. et des responsabilité], c'est juste être un Allemand dans le vent, c'est une mode qui passe, et des millions d'hommes [hommes, et femmes, et enfants, d'êtres humains, d'individus qui, eux, sont humainement] qui trépassent; et tout n'est que vanité, vent, brume et brouillard, ... nuit.
Et puis il a aidé des juifs à fuire: c'est vrai pour son assistant le docteur Brock, déjà moins pour Elisabeth Blochmann qui le supplie à plusieurs reprise par lettre. Il n'a aidé que quelques amis ("je ne suis pas antisémite, certains de mes meilleurs amis sont juifs" disait Somerset Maugham en 1946): c'est du népotisme, du clientélisme, pas de la générosité; il aide les copains si sa carrière n'est pas en jeu. Alors d'accord il n'est pas un monstre mangeur d'enfant, mais il n'est pas un sage impassible devant la futilité du devenir de l'être.
Alors, comment un philosophe, un penseur, un homme cultivé et réfléchit, éclairé, peut-il être "aveugle"? "Nous avons tous été enfants avant que d'être homme", croira-t-on pouvoir nous répondre. Et c'est en effet à un enfant immature, et non à un philosophe que l'on a à faire. Mais soyons sérieux, car nous sommes en face du pire danger de la pensée; il ne suffit pas d'être un "philosophe" pour être respectable et pour que les idée(-ologies) que l'on défend soient acceptables. Peuple! garde-toi de tes élites intellectuelles! Cultive toi avant qu'ils ne fassent de ton échine leur substantielle moelle!
Heidegger est la preuve, s'il en fallait une, que ce n'est pas seulement le manque de culture qui a conduit au nazisme triomphant / l'Allemagne de 1933 est cultivée, peut-être même plus que la France d'aujourd'hui. Il avait donc ici raison de dire que «la culture est sans importance du tout.» C'est non le niveau, mais le contenu de leur culture qui compte en premier chef: des eudémonistes peu cultivés sont moins violents que des Heidegger (ou Nietzsche, c'est à dire des philosophes tragiques et idéalistes à la fois) lorsqu'ils sont Docteurs des Grandes Universités.
Et en période de paix, pour ne pas être repérés dans nos démocraties comme des fascistes, ces "penseurs" de tous les extrémismes n'ont pour seul refuge que la philosophie a-politique: art, métaphysique, langage, monographies érudites, c'est-à-dire là où (parfois, ces sont des cas rares et minoritaires au sein de ces disciplines, mais ils y sont) la pensée vide peu se cacher derrière la vacuité du langage; aux côtés d'autres qui se complaisent dans l'abstraction et la spéculation formelle; d'autres qui sont réellement sans opinions politiques en temps de paix; et heureusement d'autres encore qui philosophent, des philosophes qui savent que la philosophie n'est pas une pensée comme les autres, une résignation, une spéculation contemplative, mais une forme d'action libératrice, progressiste, contre toutes les aliénations: citoyen, soulève-toi, renverse ta propre pensée, renverse la culture tragique, subvertie les valeurs de mort pour réaliser ton inspiration au bonheur (à la plénitude joyeuse). La pensée est toujours active.
La pensée est toujours active: activement une activité ou activement une passivité. La responsabilité existe car nous existons nécessairement -de notre naissance à notre mort. La pensée est toujours en acte, criminelle lorsqu'elle est passive; instauratrice, créatrice et subversive (subvertissant, renversant les valeurs, en inversant le sens passif, révolutionnaire en somme) lorsqu'elle est ce qu'elle est (active) et qu'elle n'est pas ce qu'elle n'est pas (passive).
Le coyote.
Citation de Charlotte DELBO déportés à Auschwitz le 24 janvier 1943:
Je vous en supplie
Faites quelque chose
Apprenez un pas
Une danse
Quelque chose qui vous justifie
Qui vous donne le droit
D’être habillés de votre peau de votre poil
Apprenez à marcher et à vivre
Parce que ce serait trop bête
à la fin
que tous soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.